La solidarité cachée du système de santé suisse
Les augmentations des primes d’assurance-maladie font partie des principales préoccupations de la population suisse depuis des années. En effet, les coûts de la santé par personne ont été multipliés par cinq depuis 1960.1 En comparaison internationale, notre système de santé est l’un des plus coûteux au monde.2
Tout est une question d’équilibre
Seules la responsabilité individuelle et la solidarité permettent de financer notre système de santé. Sans cet équilibre, il n’y a pas de stabilité.
Mais ce système n’est pas seulement onéreux, il est aussi extrêmement performant. Des comparaisons internationales indiquent que la Suisse obtient des résultats particulièrement bons en termes de mortalité évitable, notamment pour les maladies pouvant être prévenues ou traitées efficacement à temps. L’accès aux soins médicaux en Suisse est lui aussi excellent: seul 1,3% de la population déclare ne pas pouvoir bénéficier des prestations médicales requises. Dans la comparaison de l’OCDE, il s’agit d’un chiffre très bas, nettement inférieur à la moyenne, même chez les ménages à faible revenu.3
Les primes par tête n’empêchent pas la solidarité
Malgré ce bilan réjouissant, l’augmentation des coûts de la santé entraîne inévitablement une hausse des primes de l’assurance obligatoire des soins (AOS). Cette hausse n’impacte pas tous les ménages dans les mêmes proportions, car toutes les personnes assurées paient le même montant, quel que soit leur revenu. On peut donc rapidement reprocher au système son manque de solidarité: un vendeur paie au final la même prime qu’une directrice de banque. Mais cet argument n’est pas pertinent, car les primes ne constituent qu’une partie du financement de la santé et ne sont pas les seules à avoir un effet redistributif.
La réduction individuelle de primes (RIP) est une première mesure de compensation. La Confédération et les cantons soutiennent ainsi les ménages aux revenus faibles et moyens. Aujourd’hui, environ un tiers de la population bénéficie de ces réductions, financées par l’argent des contribuables. Notre système fiscal étant progressif, les personnes qui gagnent bien leur vie apportent une contribution plus importante.
Un deuxième mécanisme central est le financement hospitalier. Depuis la réforme de 2012, les cantons prennent en charge au moins 55% des coûts des traitements stationnaires. Cette participation est également financée par les impôts et donc majoritairement supportée par les ménages à revenu élevé.4 Une redistribution s’opère aussi du côté des prestations: les personnes à faible revenu recourent en moyenne davantage aux prestations de santé que celles à revenu élevé.
Le graphique ci-dessous montre qu’en 2020, les revenus les plus bas et la classe moyenne inférieure ont bénéficié en moyenne de plus de prestations qu’ils n’ont payé de primes, à l’inverse de la classe moyenne supérieure et des revenus les plus élevés. Malgré les primes par tête, le système suisse comporte donc des flux de redistribution considérables, même s’ils sont moins visibles qu’une prime directement liée au revenu.

En 2020, les revenus les plus bas et la classe moyenne inférieure ont bénéficié en moyenne de plus de prestations qu’ils n’ont payé de primes (en francs par tête).
Une prime annuelle supplémentaire comme contribution à la redistribution
L’ampleur réelle de cette redistribution est mise en évidence par la base de données Swiss Inequality Database (SID) Health de l’Institut de politique économique suisse (IWP) de l’Université de Lucerne. Sur la base d’un ensemble de données unique provenant de la CSS ainsi que des statistiques fiscales de l’Administration fédérale des contributions, tous les flux de redistribution de l’AOS, tant en termes de prestations que de financement, ont été systématiquement recensés et évalués.5
Le résultat est révélateur: si les primes par tête plombent de manière disproportionnée le budget des personnes assurées ayant un faible revenu (les 25% inférieurs), les autres mécanismes de redistribution compensent nettement la donne. Le groupe avec les revenus les plus bas bénéficie en fin de compte d’un allègement moyen de 4204 francs par personne et par année. A l’inverse, le groupe avec les revenus les plus élevés (les 25% supérieurs) contribue à la redistribution pour un montant net de 4295 francs par personne, ce qui correspond approximativement à une prime annuelle supplémentaire (cf. graphique ci-dessous).

Si le montant de la redistribution est positif, le groupe de revenus concerné est soumis à une charge supérieure à la moyenne au titre de l’assurance obligatoire des soins. Si le montant est négatif, la charge pesant sur le groupe de revenus concerné est inférieure à la moyenne. La charge des primes et d’autres flux monétaires (RIP, impôts) sont pris en considération.
Maîtriser les coûts plutôt que renforcer la solidarité
Néanmoins, face à la hausse des primes, d’aucuns préconisent souvent de renforcer la solidarité du système en liant les primes au revenu ou par des subventions plus généreuses. De telles mesures peuvent soulager la classe moyenne à court terme, mais elles ne résolvent pas le véritable problème, celui d’une croissance exponentielle des coûts de la santé. Cette croissance a des causes structurelles. L’évolution des technologies médicales offre sans cesse de nouvelles options thérapeutiques, les attentes des patientes et patients augmentent, et le catalogue des prestations est régulièrement élargi. Dans le même temps, la coordination entre les différents fournisseurs de prestations, comme les hôpitaux, les cabinets médicaux, les pharmacies et d’autres acteurs, fait défaut.6 Il en résulte des inefficacités, comme des examens inutiles, une surmédicalisation et des doublons. C’est là que réside un potentiel d’économies considérable.
Au lieu de modifier la structure de financement du système, les réformes devraient se concentrer sur l’efficience des soins. Une meilleure coordination entre les fournisseurs de prestations, une orientation plus marquée vers des résultats thérapeutiques mesurables ainsi qu’une plus grande transparence sur la qualité et les coûts pourraient réduire considérablement les dépenses inutiles, sans nuire à la qualité des soins.
En fin de compte, la classe moyenne souffre en premier lieu non pas d’un manque de solidarité, mais plutôt de l’augmentation des coûts de la santé. En effet, celle-ci se traduit par des hausses de primes. Le véritable mal du système est l’augmentation des coûts. Pour y remédier, il faut agir sur l’efficience, la coordination et la transparence, et pas uniquement sur la répartition des charges.
Sources
1. Lerch, B., Colombier, C. & Brändle, T. (2025). Determinants of Healthcare Expenditure: Evidence from Switzerland between 1960–2022.
2. OCDE (2025). Panorama de la santé.
3. Ibid.
4. En 2028, le financement s’effectuera selon une nouvelle clé de répartition en raison de l’introduction de l’EFAS.
5. iwp.swiss/sid/health.
6. Brunner, B.; Wieser, S.; Maurer, M.; Stucki, M.; Nemitz, J.; Schmidt, M.; Brack, Z.; Lenzin, G.; Trageser, J.; von Stokar, T.; Gschwend, E.; Vettori, A. (2019). Potentiel d’efficience pour les prestations soumises à la LAMal. Etude réalisée par l’INFRAS et l’Institut d’économie de la santé de Winterthour sur mandat de l’Office fédéral de la santé publique. Hochuli, P. & Chuard, C. (2026). Unpacking Regional Variance in Health Care: Insights from Internal Migration in Switzerland. CSS Institut Working Paper.