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«La pandémie est un accélérateur pour la transition numérique»

Si elles s’accordent à dire que le passage au numérique du système de santé doit passer à la vitesse supérieure dès à présent, Rebecca Ruiz, personnalité politique, et Philomena Colatrella, CEO de la CSS, voient la situation différemment.

Rebecca Ruiz, Cheffe du Département de la santé et de l'action sociale

Philomena Colatrella, directrice et présidente de la direction générale de la CSS

Sonja Hasler, Journaliste et présentatrice

18. février 2022

Sonja Hasler: Severin Schwan, le CEO de Roche, a affirmé qu’en matière de passage au numérique du système de santé, la Suisse était encore à l’âge de pierre. A-t-il raison?
Philomena Colatrella: Oui, je partage son avis. En comparaison avec les pays scandinaves, avec l’Estonie et les Pays-Bas, nous sommes en retard. Le dossier électronique du patient en est un exemple frappant. Il a été adopté en 2015 et jusqu’à présent, nous n’avons toujours pas réussi à le déployer.

Le DEP aurait-il été utile pendant la pandémie de coronavirus?
Philomena Colatrella:
Je pense que oui. Lors de la première vague, presque tous les patients des unités de soins intensifs ont été intubés. On a ensuite constaté que ce n’était pas le traitement indiqué pour certains groupes à risque. Si les antécédents avaient été connus, on aurait pu prescrire un traitement par voie médicamenteuse, par exemple.

Rebecca Ruiz, que pensez-vous de la déclaration de Severin Schwan?
Rebecca Ruiz: Je trouve que cette affirmation est exagérée. Les hôpitaux utilisent notamment des dossiers électroniques. Il semble clair toutefois que la pandémie sert de catalyseur de la transformation numérique, et c’est une bonne chose. Dans le canton de Vaud, nous avons mis en ligne un site Internet sur lequel la population peut suivre en direct l’avancement de la campagne de vaccination.

Cela a-t-il incité les gens à se faire vacciner?
Rebecca Ruiz: Je ne peux pas le dire exactement, mais en tout cas, le monitoring suscite un grand intérêt et favorise la transparence. Vous voyez, la pandémie nous a poussés à aller très vite. Et vous ne devez pas oublier, Madame Colatrella, que le Danemark ou les Pays-Bas sont des Etats très centralisateurs. Dans ces pays, le système de santé n’est pas entre les mains de 26 cantons. Le fédéralisme crée des disparités entre les cantons.
Philomena Colatrella: Vous avez raison. Et je pense aussi que la pandémie est un accélérateur…

… «accélérateur» sera probablement le mot de l’année …
Philomena Colatrella (en riant):
… exactement, je pense que la pandémie est un accélérateur pour la transition numérique. Nous prenons conscience de l’importance de disposer de données fiables pour la recherche et pour le développement de la médecine, dans l’intérêt des patients.

Toutefois, dans les études comparatives, la Suisse est en retard par rapport aux autres pays. Selon le «Digital Health Index» de la fondation Bertelsmann, nous sommes 14e sur 17 pays industrialisés de l’OCDE. Pourquoi en est-il ainsi? Est-ce la faute du fédéralisme?
Philomena Colatrella:
C’est une bonne question. Nous sommes généralement en retard en matière de passage au numérique, y compris dans le secteur bancaire. En ce qui concerne le système de santé, Madame Ruiz a mis le doigt sur le problème: nous avons 26 cantons qui fonctionnent différemment. Nous n’avons pas réussi à créer des systèmes qui se coordonnent et qui répondent à une unité de doctrine, du moins au niveau suprarégional. Selon moi, il manque clairement une volonté de coopérer entre les différentes régions. Chaque ministre de la santé veut obtenir le meilleur pour son canton. C’est pourquoi nous devons avoir pour objectif de créer de grandes régions de santé transcantonales. Le fédéralisme ne sera pas mis à mal. Au contraire, il sera plus efficace grâce à une coordination à un niveau supérieur. Et ce, en faveur des patients.
Rebecca Ruiz: Madame Colatrella, j’aimerais apporter une précision. Pour le DEP, par exemple, les cantons romands collaborent étroitement au sein de l’association Cara, créée en 2018. Les cantons de Vaud, de Genève, du Valais, de Fribourg et du Jura sont affiliés à cette association et proposent le dossier en commun. Nous tenions à tout prix à nous unifier, car c’est ce qui est le plus logique pour la coordination et la communication. Au moins, la Suisse romande est fin prête à s’engager dans une transition numérique à l’échelle suprarégionale. Nous réfléchissons au-delà de notre propre région.

«En Suisse romande, nous sommes prêts à prendre part à la transformation numérique à l’échelle suprarégionale.»

Rebecca Ruiz

Marcel Salathé, épidémiologiste et professeur à l’EPFL, a déclaré récemment qu’il n’y avait pas de «culture numérique» en Suisse. Etes-vous du même avis?
Rebecca Ruiz:
Hum, c’est une jolie formule. Il y a eu des avancées, c’est certain. Et il ne faut pas oublier que le système de santé suisse est complexe. Il y a beaucoup d’acteurs différents, privés et publics, la Confédération, les cantons, les hôpitaux, les médecins, les pharmacies, les assureurs, etc. Aucun de ces acteurs ne décide qu’à partir de maintenant, nous ferons tous la même chose. Ce ne serait pas très suisse.

Ce retard n’est-il pas aussi lié au fait que la population suisse n’a pas vraiment confiance dans le numérique? Le projet e-ID a été rejeté, il y a eu des couacs avec le certificat de vaccination numérique et l’application COVID…
Philomena Colatrella:
… oui, les gens ont souvent ces exemples en tête. Lors de la votation sur l’e-ID, il ne fallait pas être devin pour prévoir qu’une approbation serait difficile. Il est très important que le cadre étatique dans lequel une telle plateforme est exploitée soit défini. Dès que des groupes privés s’en mêlent, la confiance des gens s’effrite.
Rebecca Ruiz: La confiance est un thème central. Le canton de Vaud a rejeté l’e-ID à 70%. Les données de santé sont les données les plus intimes qui soient. Nous devons montrer aux utilisateurs que nous faisons tout pour garantir la sécurité des données.
Philomena Colatrella: Nous avons besoin d’une interface numérique centrale, administrée au niveau fédéral ou dans un organisme indépendant. Cela pourrait être un serveur avec des fournisseurs décentralisés dans les régions de santé. C’est une idée dont nous avons déjà discuté avec l’OFSP et d’autres autorités. La Confédération doit définir les critères pour savoir qui a accès à quelles données, en s’appuyant sur une gouvernance des données claire. Le Danemark peut nous servir de modèle à cet égard. Je suis convaincue qu’avec une telle orientation, nous ne porterons pas atteinte au fédéralisme.
Rebecca Ruiz: Absolument d’accord. La Confédération doit mettre à disposition une infrastructure technique sûre. La population doit être convaincue que les données sont sécurisées et qu’elles ne seront pas vendues à des organisations à but lucratif. La Suisse compte deux excellentes écoles d’ingénieurs, l’EPFZ et l’EPFL, qui peuvent aider à développer cette infrastructure.

«Selon moi, il manque clairement une volonté de coopérer. Chacun s’occupe de son canton.»

Philomena Colatrella

J’ai l’impression que dans tout ce débat, les gens voient rarement les bénéfices du numérique dans le domaine de la santé. Quels sont donc ces avantages, concrètement?
Philomena Colatrella:
Oh, il y en a plusieurs: la qualité, l’efficacité, la transparence et les coûts. Dans une étude, McKinsey & Company est arrivé à la conclusion que le secteur de la santé pourrait économiser huit milliards de francs par an grâce à la transition numérique. Soit avec les dossiers électroniques des patients, l’automatisation dans les hôpitaux et la technique d’autosurveillance des patientes et des patients. En collaboration avec Visana, le fournisseur de télémédecine Medi24 et la pharmacie en ligne Zur Rose, nous avons développé la plateforme de santé Well pour expérimenter ce type de soins intégrés numériques à petite échelle.

Que peut faire cette plateforme?
Philomena Colatrella:
Les utilisateurs peuvent par exemple vérifier leurs symptômes, prendre rendez-vous avec un médecin pour une téléconsultation et commander des médicaments à la pharmacie. La plateforme les dirige toujours vers le bon service, car tous les acteurs concernés sont mis en réseau. Dans certains cas, cela leur évite de se rendre chez le médecin. Il s’agit d’une petite initiative dont nous attendons beaucoup.

Rebecca Ruiz, en tant que personnalité politique, que dites-vous lorsque des acteurs privés s’en mêlent?
Rebecca Ruiz: Je suis ouverte sur ce point. Je n’ai rien contre de telles initiatives des assureurs-maladie. La mise en réseau permet de traiter les patients de manière beaucoup plus efficace et d’éviter les doublons. Je suis toutefois très sceptique lorsque je saisis des données de santé dans mon iPhone, par exemple via l’application Santé. Que se passe-t-il avec mes données?
Philomena Colatrella: On parle ici de deux choses bien différentes. Chez nous, les données sont cryptées. On nous accuse encore de faire de la sélection des risques sur la base des données, par exemple en augmentant les primes d’un client ou en lui refusant une assurance complémentaire. C’est tout simplement faux. Nous avons des exigences très strictes en matière de protection des données, et le contrôle est systématique. Il existe aujourd’hui une séparation claire entre l’assurance de base et les assurances complémentaires.

Pensez-vous que la jeune génération est plus ouverte au numérique parce qu’elle a grandi avec?
Rebecca Ruiz:
Je n’en suis pas si certaine. Les plus jeunes sont certes très présents sur Facebook et Instagram, mais ils connaissent aussi les risques de la cybercriminalité. Ils voient que des communes, des hôpitaux et des assureurs sont souvent visés par des pirates informatiques qui publient des données sensibles sur Internet.
Philomena Colatrella: Nous avons eu cette discussion à la CSS récemment. L’hypothèse était que les jeunes partageaient plus volontiers leurs données. Ce n’est pas ce que je crois. La jeune génération est très sûre d’elle et connaît bien les nouvelles technologies. Elle sait précisément quelles données elle veut divulguer ou non.

Interview: Sonja Hasler

Revenons à la pandémie. La Suisse aurait-elle mieux résisté à la pandémie si nous avions été plus au point sur le plan numérique?
Philomena Colatrella:
C’est difficile de répondre à cette question. Comme je l’ai dit, si on avait connu les antécédents des personnes concernées, une planification plus optimale aurait été possible dans les unités de soins intensifs.
Rebecca Ruiz: J’aimerais aborder la question de l’éthique. Un DEP complet aurait permis de savoir si quelqu’un préfère décéder en home ou être transporté à l’hôpital. Pendant la pandémie, il aurait été utile de connaître les dernières volontés des patients, afin que les gens puissent mourir dans la dignité. Dans mon canton, il y a eu de nombreuses situations dramatiques et traumatisantes pour les proches et pour le personnel dans les EMS.

Alors président de la Confédération, Guy Parmelin a déclaré dans une interview sur les lacunes de la transition numérique dans le BILAN: «Revenez dans un an ou deux et je suis sûr que la Suisse se sera améliorée.» Le croyez-vous?
Philomena Colatrella:
Non, cela prendra plus de temps. C’est un investissement à plus long terme. Je suis convaincue que la pandémie nous a secoués et qu’il y a maintenant une volonté d’aller de l’avant. Même si cela prendra probablement cinq à dix ans.
Rebecca Ruiz: Oui, la transition numérique n’est pas simplement une application que l’on peut mettre en ligne. C’est un processus. Mais il est vrai que la pandémie a servi de catalyseur.

Rebecca Ruiz

Criminologue de formation, la Lausannoise (PS) dirige le Département de la santé et de l’action sociale du canton de Vaud. Elle siégeait auparavant au Conseil national.

Philomena Colatrella

est juriste. Elle a rejoint les rangs de la CSS en 1999 et occupe le poste de présidente de la direction générale du Groupe depuis 2016. En 2021, elle a été désignée «femme leader de l’année» par la Handelszeitung.

Sonja Hasler

est journaliste à la radio SRF et présente notamment l’émission de discussion «Persönlich». Elle a présenté les émissions «Rundschau» et «Arena» à la télévision suisse alémanique jusqu’en 2015.

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