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«L’industrie pharmaceutique n’a rien à craindre»

Sara Stalder, défenseuse des consommateurs, et René Buholzer, directeur d’Interpharma, sont d’accord sur une chose: le domaine de la santé manque d’un véritable marché. Mais il s’agit du seul point sur lequel leurs avis convergent.

Sara Stalder, est directrice de la Fondation pour la protection des consommateurs (SKS) depuis 2008.

René Buholzer, est directeur d’Interpharma, l’association des entreprises pharmaceutiques suisses pratiquant la recherche, depuis 2017.

Patrick Rohr, journaliste, animateur et photographe

19. février 2021

Patrick Rohr: Monsieur Buholzer, la branche pharmaceutique est-elle un moteur économique?
René Buholzer: Sur les dix dernières années en Suisse, un tiers de la croissance économique provient de l’industrie pharmaceutique. Notre branche représente 41 % de l’ensemble des exportations suisses. L’industrie pharmaceutique est donc clairement un moteur économique.

Madame Stalder, est-ce que cela constitue un problème?
Sara Stalder:
L’industrie pharmaceutique n’a rien à craindre, car les médicaments sont principalement financés par les primes. Les « Big Pharmas » peuvent bien écumer les primes d’assurance-maladie, sans risque pour leurs ventes.
René Buholzer: Pour nos membres, le marché suisse représente moins de 4 %. Il est évident que cette part bénéficie d’un financement social, mais elle équivaut à une infime partie de nos performances économiques. En Suisse, quelque 22,5 milliards de francs sont investis dans la recherche. Un tiers provient des pouvoirs publics, deux tiers de fonds privés, dont la moitié de l’industrie pharmaceutique. Dans notre pays, nous investissons deux fois plus dans la recherche que ce que celle-ci nous rapporte. L’économie suisse profite donc largement de l’industrie pharmaceutique.
Sara Stalder: Les industriels profitent de leur implantation en Suisse, qui permet de pratiquer des prix très élevés pour les médicaments. Plus de soixante pays indexent leurs tarifs sur le prix de référence suisse. Et c’est la collectivité qui paie. Tout comme elle paie pour la recherche scientifique effectuée pour le compte de l’industrie pharmaceutique.

Qu’en dites-vous, Monsieur Buholzer?
René Buholzer:
C’est le patient qui devrait être au centre des préoccupations, aussi pour vous en tant que défenseuse des consommateurs, Madame Stalder. Et nous avons un sérieux problème en Suisse, car les personnes n’ont plus accès aux médicaments les plus récents.
Sara Stalder: Faux. C’est seulement il y a trois ans environ qu’il a été décidé d’accélérer la procédure d’autorisation Swissmedic pour les médicaments dits innovants.
René Buholzer: Oui, mais seuls 26 % de tous les médicaments autorisés en Suisse l’année dernière sont réellement disponibles pour les patients, car la fixation du prix des médicaments par l’Office fédéral de la santé publique ne fonctionne pas.
Sara Stalder: C’est une plaisanterie de dire que l’OFSP fixe les prix. Le problème est que l’industrie pharmaceutique dépose fréquemment des recours. Elle est d’ailleurs l’unique partie autorisée à le faire.
René Buholzer: L’OFSP rend une décision. En tant que sujet de droit, j’ai la possibilité de déposer un recours contre cette décision. Il s’agit d’un principe fondamental de notre Etat de droit. Vous êtes libre de remettre cela en question.

«Il n’est pas possible d’attendre trois voire quatre ans avant que l’OFSP fixe un prix.»

René Buholzer

Monsieur Buholzer, reste que vous n’évoluez justement pas dans un véritable marché.
René Buholzer: Il est vrai qu’un marché n’existe que dans le domaine de la recherche. Les prix sont définis par l’Etat, d’où la possibilité de recours.
Sara Stalder: Ceux qui paient, c’est-à-dire les consommateurs, devraient aussi avoir cette possibilité de recours.

En tant que défenseuse des consommateurs, l’absence de possibilité de recours vous dérange.
Sara Stalder: Oui, et le fait que la transparence ne soit pas au rendez-vous pour tous ces nouveaux médicaments. Désormais, on ne peut même plus connaître le vrai prix. On nous communique un « prix de vitrine ». Seuls l’OFSP et l’industrie pharmaceutique savent comment sont fixés les prix.
René Buholzer: Concernant les nouveaux médicaments particulièrement innovants, il existe actuellement une proposition pour des modèles de prix semi-confidentiels. L’intérêt de ces modèles est que les patients aient accès aux nouveaux médicaments le plus vite possible. Un dernier espoir pour de nombreux patients. Devons-nous vraiment attendre que les données suffisantes soient disponibles et que l’OFSP prenne difficilement une décision quant au prix définitif? Non. Pour des raisons éthiques, nous ne pouvons pas prendre cette responsabilité. Nous devons aider les gens en fixant d’abord un prix provisoire non public. Mais les caisses-maladie, les cantons et l’OFSP pourraient le consulter.

Cette transparence n’est-elle pas suffisante, Madame Stalder?
Sara Stalder:
A vous entendre, on dirait que tout médicament qui arrive sur le marché est forcément meilleur que les précédents. Ce n’est pas vrai. Il n’est donc pas correct de dire que le patient doit immédiatement avoir accès à chaque nouveau médicament. La question est plutôt la suivante: est-il efficace, adéquat et économique?
René Buholzer: Je suis d’accord avec vous sur ce point.
Sara Stalder: Mais ces critères ne sont absolument pas prouvés à ce stade du processus d’autorisation.
René Buholzer: Premièrement, aucune entreprise ne veut mettre sur le marché un médicament moins bon que le précédent. Et deuxièmement, Swissmedic doit vérifier l’efficacité et l’adéquation de chaque médicament.

Mais cela ne dit pas encore si le produit est économique.
René Buholzer:
 C’est vrai, mais il n’est pas possible d’attendre trois voire quatre ans avant que l’OFSP fixe un prix.

Madame Stalder, l’industrie pharmaceutique joue-t-elle aussi un rôle positif?
Sara Stalder: 
Bien entendu. Elle a contribué à rendre notre santé meilleure et plus stable.

C’est précieux, naturellement.
Sara Stalder:
 Notre système de santé est le deuxième plus cher au monde, mais est-il aussi l’un des meilleurs? La protection des consommateurs s’engage non seulement pour des prix plus bas, mais aussi pour la qualité et la transparence. Dans ces domaines, l’industrie pharmaceutique et d’autres acteurs du domaine de la santé ont un retard conséquent.

«L’industrie pharmaceutique n’a rien à craindre»

Sara Stalder

La transparence est également l’un des grands problèmes du point de vue des patients, Monsieur Buholzer. Quand mon médecin me prescrit un médicament, je ne sais absolument pas si ce produit est le plus efficace ou si j’en ai vraiment besoin en si grande quantité.
René Buholzer: C’est aussi l’Etat qui définit cet aspect selon la posologie habituelle, et pas l’industrie pharmaceutique.

Oui, mais l’industrie profite de mon ignorance. Je prendrai le traitement qui m’a été prescrit, qu’il coûte 5 ou 500 francs. En fin de compte, c’est l’assurance-maladie qui paie.
René Buholzer: Il est clair que l’information est asymétrique. C’est un problème. Nous devrions améliorer les compétences des patients.

Comment?
René Buholzer:
 En nous concentrant davantage sur l’utilisateur, donc sur le patient. Nous devons évaluer l’utilité effective d’un médicament et uniquement payer pour les produits efficaces. A l’heure actuelle, si un médicament ne fonctionne pas, vous en prenez tout simplement un autre.

Et tout est pris en charge.
René Buholzer: 
Oui, et cela doit changer.

Madame Stalder, c’est une offre valable.
Sara Stalder:
Ce serait bien, mais je n’y crois pas vraiment. Alors pourquoi l’industrie pharmaceutique injecte-t-elle tant d’argent dans les hôpitaux, les cabinets médicaux et les pharmacies? Pour que les médecins prescrivent tel ou tel médicament. Personne ne se demande quel est le meilleur médicament pour le patient.
René Buholzer: Nous ne forçons pas les médecins à prescrire un médicament précis. Nous n’achetons personne.

Mais vous invitez des médecins à des événements dispendieux par exemple.
René Buholzer:
Dont les coûts sont justifiés avec transparence. Cependant, il est vrai que nous n’avons pas le droit de nous adresser directement au consommateur avec des médicaments brevetés. Alors nous devons passer par un intermédiaire, le médecin.

Informer est une chose, récompenser en est une autre.
René Buholzer:
Il ne s’agit pas de récompense. L’Etat définit des marges pour tous les fournisseurs de médicaments. Il faut intervenir à ce niveau en uniformisant les marges. Il n’est pas normal que le médecin et le pharmacien aient des incitations différentes pour la remise de médicaments. Le médicament prescrit devrait être celui qui a le meilleur résultat pour le patient, et pas celui avec la plus grande marge.
Sara Stalder: Pourquoi les entreprises pharmaceutiques prennent-elles contact avec les étudiants en médecine dès le premier jour d’études? Parce qu’elles souhaitent avoir une influence directe sur les médecins dès le départ.
René Buholzer: Il ne s’agit pas de cela; c’est un geste commercial. Tout compte fait, nous sommes partenaires au sein du même système.

Interview: Patrick Rohr

Un vrai marché n’existe pas, et il manque un contrôle de la qualité. Madame Stalder, la solution ne serait-elle pas par exemple d’épurer massivement le catalogue de base? Ainsi, la responsabilité reviendrait davantage au patient, et l’industrie pharmaceutique serait soumise à une vraie concurrence.
Sara Stalder: Non, il faudrait dans un premier temps cesser de surtraiter, ce qui est aussi le cas en matière de médicaments. Comme vous l’avez évoqué, Monsieur Rohr, on obtient une grande boîte de médicaments dont on prend peut-être un seul comprimé. Le reste est rapporté à la pharmacie. Ze surtraitement est l’un des principaux problèmes de notre système de santé: on estime d’ailleurs que 20 à 30 % des opérations effectués à l’hôpital sont inutiles.

En effet, tout est pris en charge. Si nous devions payer plus nous-mêmes, peut-être refuserions­-nous certains traitements.
Sara Stalder: Mais comment procéder? Certaines personnes ne maîtrisent pas bien la langue ou n’ont pas un niveau d’éducation suffisamment élevé. Comment voulez-vous qu’elles décident de leur propre chef ce qui est le mieux pour elles, si cette question dépasse déjà des personnes très bien formées?

En tant que patient, j’ai toutefois intérêt à payer le moins possible. Alors je demande à mon médecin de me prescrire un générique à la place de la préparation originale.
Sara Stalder: Vous partez d’une idée fausse. Lorsque vous êtes malade, vous êtes de toute façon défavorisé. Alors on attend encore de vous que vous ayez des connaissances sur une certaine substance ou sur cinquante médicaments.
René Buholzer: Nous avons quand même les organisations de consommateurs qui se chargent de clarifier ces questions. Aujourd’hui, nous sommes habitués à consulter TripAdvisor ou Booking.com avant de réserver nos vacances. Pourquoi ne ferions-nous pas la même chose avec les prestations médicales?
Sara Stalder: Quel que soit le sujet du débat, que ce soit l’énergie, l’alimentation, les finances, les assurances ou la santé, le message est le même: il faut transmettre des connaissances au consommateur afin qu’il puisse agir de son propre chef. Cela est faux. La transmission d’informations ne peut pas se faire à moitié. Je vous mets au défi de lire des conditions générales de vente!

Quelle serait donc la solution?
Sara Stalder:
 La solution serait de supprimer les incitations financières à prendre plus de mesures ou de mauvaises mesures, uniquement car elles sont plus avantageuses financièrement. Et la deuxième chose: la transparence doit être totale afin de pouvoir évaluer la qualité. En tant que patiente, si je constate que le taux de mortalité pour une certaine opération est très élevé dans un hôpital, j’opterai probablement pour un autre établis­sement.

Fotos: Fabian Hugo

Sara Stalder

est directrice de la Fondation pour la protection des consommateurs (SKS) depuis 2008. Avant cela, l’enseignante d’école primaire dirigeait une école comptant 200 élèves et 35 enseignantes et enseignants.

René Buholzer

est directeur d’Interpharma, l’association des entreprises pharmaceutiques suisses pratiquant la recherche, depuis 2017. Diplômé en sciences politiques, il a assumé plusieurs fonctions dirigeantes chez Credit Suisse et economiesuisse.

Patrick Rohr

Patrick Rohr, journaliste, animateur et photographe, a travaillé pour la Schweizer Fernsehen avant de créer en 2007 son agence de conseil en communication et production médias.

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